De manière générale, j’aime mieux parler des livres que j’ai aimés que des autres. Mais il y a parfois de mauvais livres dont je juge important de parler pour calmer ma conscience et ne pas laisser les gens dire impunément n’importe quoi. Il en est ainsi de ce livre de Françoise David.
Ce qui me frappe d’abord, à la lecture du livre, est l’enfantine rengaine qui sous-tend tout son discours à l’effet que la richesse, celle des entreprises comme celle des individus, est suspecte, illégitime et contre nature. Seule la richesse des gouvernements semble acceptable, et il en faudra beaucoup pour payer pour tout ce que Madame David veut. Or la logique de Madame David néglige de considérer que la richesse des gouvernenements vient de celle des individus et des entreprises, comme elle néglige de considérer qu’avant de dépenser de l’argent sur toutes sortes de programmes, aussi bien intentionnés qu’ils soient, il faut le gagner. C’est cette naïveté dans ce genre de discours que je trouve désolante, et la raison pour laquelle nous serons toujours mieux sans des gens comme ceux-là au pouvoir. Le peu de popularité que connaît son parti, Québec solidaire, prouve d’ailleurs l’intelligence des Québécois et démontre que ce genre de discours ne dupe pas grand-monde au Québec.
Madame David dit qu’elle veut une société « juste, égalitaire, solidaire » et croit que « l’économie est au service de notre vision du mond ». Inconscience ? Aveuglement ? Je ne sais pas. Mais je sais que quiconque croit que l’économie est au service de notre vision du monde accepte un dangereux raccourci et fait preuve d’une périlleuse incompréhension de la réalité. Les gouvernements ne font pas ce qu’ils veulent en matière économique. Parlez-en à Lucien Bouchard qui à l’époque avait dû se rendre d’urgence à New York plaider la cause du Québec pour éviter une baisse de sa cote de crédit. L’état moderne a certainement une marge de manoeuvre dans les décisions économiques qu’il prend, mais il doit aussi tenir compte du paysage économique dans lequel il évolue quand il prend des décisions. Bien sûr que le gouvernement québécois pourrait substantiellement augmenter ses taxes (le seul moyen de payer pour les rêves de Madame David), mais les entreprises et les citoyens risquent de voter avec leurs pieds, et quand ils le font, ce ne sont pas les plus pauvres qui quittent.
Les rêves irresponsables de Madame David risquent ainsi d’appauvrir les Québécois, et en cela ils sont dangereux. Elle dit vouloir insuffler au monde politique québécois une vision à long terme du Québec; peut-être, mais que vaut une vision à long terme quand elle mène à l’appauvrissement économique ?
Mais il n’y a pas que sur l’économie que Madame David se conte des histoires. Une des valeurs fondamentales qu’elle promeut est « l’égalité des droits et des chances ». Qu’est-ce que ça veut dire au juste ? Que les habitants des régions rurales et des régions urbaines doivent avoir à leur disposition le même nombre de cafés Second Cup, d’écoles, de restaurants, de centres d’aide, que les salaires des cadres soient limités pour ne pas trop dépasser ceux du personnel de soutien, qu’il faut empêcher les riches d’acheter des diamants et les obliger à donner leur argent aux plus démunis ? C’est de la fabulation dangereuse, dictatoriale. On a vu où ces idées ont mené le communisme et je ne vois pas trop de nations prêtes à se convertir à ce système politique. Les humains ne sont pas égaux en tous points. La Charte des droits des Nations Unies nous confère certes tous des droits communs, mais on ne peut pas inférer de là que nous sommes tous égaux et que nous avons les mêmes chances. Je préfère un monde qui permet à Bill Gates, à travers sa fondation, de dépenser plus pour combattre certaines maladies que tous les gouvernements de la planète réunis.
J’en ai aussi contre la manière dont Madame David utilise le mot « solidarité ». Le Robert contient plusieurs définitions du mot :
solidaire adj.
• 1462, repris 1611; du lat. jurid. in solidum (vx) « pour le tout »
1¨ Dr. Commun à plusieurs personnes, de manière que chacun réponde de tout. Obligation ou engagement solidaire. Responsabilité solidaire.
Par ext. (Personnes) Lié par un acte solidaire. Débiteurs solidaires.
2¨ Cour. Se dit de personnes qui répondent en commun l’une pour l’autre d’une même chose (Þ responsable); qui se sentent liées par une responsabilité et des intérêts communs. Être, rester solidaire de qqn, avec qqn. Se sentir solidaire de qqn. « En toute coopération, on est en quelque sorte dépendant de ses collaborateurs et solidaires avec eux » (Sainte-Beuve). « solidaire de tous et rejeté par chacun, […] je suis comme tout le monde » (Sartre).
3¨ Se dit de choses qui dépendent l’une de l’autre, vont, fonctionnent ensemble dans une action, un processus. Problèmes solidaires. « les manifestations de la vie mentale sont solidaires de l’état de l’encéphale » (Carrel).
4¨ (1861) Concret Se dit de pièces liées dans un même mouvement par contact direct, par engrenage ou par intermédiaire (entraînement, transmission). Bielle solidaire d’un vilebrequin. Pignons solidaires.
CONTR. Indépendant.
Dans toutes les définitions je retrouve le concept de réciprocité. La solidarité est partagée par tous les acteurs. Or celle de Madame David semble aller seulement d’une certaine saveur de gens vers les autres. Les riches doivent payer plus mais ceux qui travaillent au noir ne sont pas tenus de payer des impôts. Les entreprises publiques devraient être obligées d’accepter la syndicalisation de leur main-d’oeuvre mais elles doivent fournir plus d’argent au gouvernement pour payer pour les programmes de Madame David. Les employeurs devraient proposer des emplois « convenables » aux participants dans les programmes de réinsertion sociale mais rien sur ce que les participants pourraient faire aussi.
Il y a certes de belles choses dans le livre de Madame David, l’importance par exemple qu’elle accorde à l’action communautaire, mais tout cela est engoncé dans un ensemble indigeste dont l’infaisabilité le discrédite.