Livre : Le gai désespoir, André Comte-Sponville
Lire un livre, c’est un peu comme sortir dehors pour quelque temps, et puis rentrer chez soi. Dans notre maison, l’environnement nous est bien connu et les surprises peu fréquentes. Mais lorsque l’on met les pieds dehors, tout peut arriver. On ne sait jamais ce que l’on y trouvera ni comment ce que nous y trouverons nous transformera. Parfois il neige, parfois il pleut, parfois encore il vente ou il fait soleil. Tout cela nous change. Parfois, des choses vues dans le paysage nous transforment, et d’autres paysages nous laissent indifférents.
Il en est des livres comme d’un passage dehors, dans le paysage. Certains nous ragaillardissent, nous rendent de meilleurs humains. Il en est ainsi, pour moi en tout cas, de ce livre de Comte-Sponville. J’avais connu Comte-Sponville dans La plus belle histoire du bonheur, un livre que mon ami Marc Chabot m’avait recommandé, où Comte-Sponville est une de trois personnes à exprimer sa vision du bonheur. Les propos de Comte-Sponville sur le bonheur m’avait impressioné et cela m’avait donné le goût de lire autre chose de lui.
Le gai désespoir est un petit livre, une plaquette que l’on lit rapidement, mais qui frappe. Les Québécois disent que ça « fesse dans le dash ». Les propos de Comte-Sponville sont retranscrits de l’émission Noms de dieux d’Edmond Blattchen diffusée en 1993 sur la Radio télévision belge.
Le propos du livre est l’athéisme de Comte-Sponville, un athéisme qui a selon moi la grande qualité d’être très humain. Compte-Sponville, comme Spinoza, définit son athéisme comme « fidèle à l’esprit du Christ ».
J’aime l’implacable lucidité avec laquelle Comte-Sponville considère la vie sans Dieu :
Qu’est-ce que c’est qu’être athée ? C’est aimer la vérité en pensant que la vérité ne nous aime pas, et que n’avons pas à attendre qu’elle nous aime pour l’aimer ! On peut aussi renoncer à aimer la vérité, mais alors on n’est plus un intellectuel digne de ce nom; on n’est qu’un sophiste. On n’est même plus un homme digne de ce nom; on n’est qu’une brute ou un menteur.
p. 68
Et plus loin, sur le pari de la non-existence de Dieu :
C’est un pari, mais où l’on pense que l’on va perdre. C’est la formule de Sartre : « L’histoire de toute vie est l’histoire d’un échec. » Croire en Dieu, c’est croire que tout ira mieux, demain ou après-demain ; que, au fond, nous vivons dans le meilleur des mondes possibles et, surtout, qu’après la mort l’essentiel nous sera acquis.
Être athée, c’est le contraire. C’est penser que tout n’ira pas mieux demain, que rien ne nous est jamais acquis ni promis, enfin que toutes nos espérances ne débouchent au bout du compte que sur le néant. Ce n’est pas le plus facile ; mais, encore une fois, l’espérance, le confort ou la facilité ne sont pas des arguments. C’est ce que Clément Rosset appelle « la logique du pire » : prenons les choses au pire, mais aussi au plus probable, puisque, de ce Dieu prétendu, on ne connaît rien, de cette vie après la mort, on ne connaît rien ; ce que nous constatons, c’est la vie telle qu’elle est, et la mort telle qu’elle advient.
Et, face à ce pire, essayons de vivre le meilleur dont nous sommes capables. Essayons d’atteindre le bonheur le plus grand possible, essayons d’aimer autant que nous le pouvons, essayons d’agir autant que nous le pouvons !
p. 77
En somme :
On ne peut pas aimer ce qui est, tant qu’on interpose entre le réel et soi l’écran de nos rêves, l’écran de nos espérances. […] il s’agit d’espérer un peu moins, et d’aimer un peu plus.
p. 56
Il faut lire Le gai désespoir.